Le Prêtre

Parfois je me demande — et si ça avait été un prêtre vieux, moche, austère ?

Ce fut une grâce. Vraiment. Merci.

À l’instant où je lui ai parlé, j’étais en détresse profonde. Il a su trouver les mots — avec douceur, humanité, conviction, sans brusquer, il a terminé par :

Dans le doute, sans trop savoir pourquoi, je suis retournée.

Cette messe du samedi matin a laissé une empreinte. Pas une obligation. Pas une habitude. Une empreinte — profonde, douce, indescriptible.

Après la messe, pendant une heure, deux ou trois prêtres sont disponibles — pour écouter, confesser, éclairer. Juste le saluer. Juste son regard. Juste être là la messe me suffisait. De temps en temps un échange.

Quelque chose s’était imprimé en moi.

Je n’ai pas manqué un seul samedi, petit à petit, les Grenouilles m’ont saluées, nous avons échangés, comme une famille, celle du samedi matin…

On n’explique pas ça. On le reçoit. Je l’ai pris.

Note au lecteur
Ce que vous allez lire, c’est une relation simple et rare à la fois.
Un prêtre. Une paroissienne. Du vouvoiement — mon choix, pas une distance. Du respect, de l’humour, de l’humanité, de la complicité.Pas de grands discours. Par respect de sa fonction et de sa discrétion naturelle, je choisis quelques moments simples mais lumineux — car il m’a montré le chemin, et je l’ai pris.

L’appareil photo
Décembre. Je suis d’humeur sombre depuis quelques temps. En plus le prêtre m’a bien énervé, je ne le fuis pas mais presque.
Ce soir, c’est la procession avec la Vierge Marie, d’une église à l’autre, dans le froid de décembre. Une amie devait venir. Bon. J’ai rien d’autre à faire. Autant y aller. L’amie n’est pas là.

Je reste quand même, mais au fond, derrière un pilier, Invisible. Dans mes pensées, en colère contre le monde entier, sans raison précise et avec toutes les raisons du monde.

La procession se prépare. Je ne bouge pas.
Derrière moi, comme sorti de nulle part : M. le Prêtre.
Bordel, comment il a fait ?
“Bonsoir. Vous allez bien ? Vous venez ?”
Parfaitement de mauvaise humeur, “J’en sais rien.”
Il n’insiste pas. Je tergiverse. Et je finis par rejoindre le troupeau en me en me réservant le droit de décrocher à tout moment.La procession avance trop lentement. Je double tout le monde, je passe en tête, il fait nuit, les arbres défilent. Je marche vite quand je suis sombre comme si mes jambes voulaient distancer ce que ma tête ressasse.


Devant moi, une silhouette.
Ah, mais c’est lui — hum

Il me dit quelques mots. Je réponds pas grand chose. Puis j’accélère encore, je préfère être seule, j’arrive la première à l’église.

Il arrive quelques minutes après et engage la conversation. Je suis fermée, polie, mais fermée.

Il repart puis revient. Il me tend son appareil photo. Un beau boîtier et me demande si je peux photographier l’arrivée des pèlerins, l’entrée de la Vierge dans l’église. Je regarde l’appareil, je ne suis pas chez la même marque. Je n’ai pas mes lunettes. ..

Mais ce n’est pas ça qui m’arrête.

Ce qui m’arrête, c’est le geste.


Il percevait mes émotions, savait que quelque chose n’était pas encore digéré de mon coté et me propose de pendre quelques photos avec son reflex, sa confiance. Pas un discours. Un geste. C’est ça, son humanité.

J’ai pris quelques photos.

J’ai vécu une très belle messe. J’étais arrivée particulièrement sombre mais suis repartie en paix.

PS — Il photographie les oiseaux. Moi, les chiens en mouvement, de préférence au bord de l’eau. Chacun ses blaireaux !

Laurence
Vingt ans d’amitié. Avec elle et son mari Philippe, avec Xavier, on en a partagé des choses — des belles, des dures, des galères mémorables, et des fou rire !
Avec Laurence, pas de filtre. Pas de politiquement correct. On peut descendre une bouteille de champagne à 15h en fumant des clopes si ça nous chante. On peut tout se dire. Elle peut tout me dire. C’est rare. C’est précieux.
Laurence n’est pas croyante. Elle n’est pas baptisée.
Un jour, elle est hospitalisée pour un sale truc. Ses jambes présentent quelque chose entre la lèpre et la peste — impressionnant, terrifiant. Elle souffre beaucoup. La maladie ne se calme pas. La peur s’installe.
Je vais la voir. Je ne sais pas trop comment l’aider.
Sur moi, j’ai une petite croix en bois bénite, achetée à Paray-le-Monial. Avant de partir, doucement, je la sors et je lui dis :
“Comme tu le sais, je crois en Lui. Je prie pour toi. Lui, Il te connaît , j’en suis sûre… Tu veux que je te laisse ma croix ?”
Elle répond oui — yes !
On parle un peu de Dieu. Simplement. Sans pression. Et puis je lui demande :
“Tu veux qu’un prêtre vienne te voir ?”
Elle dit oui. — yes !
Trois jours après, il passe la voir. Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit. Je ne le saurai jamais. Mais Laurence était enchantée. Il avait su trouver les mots — lui donner un peu de force, un peu de lumière dans cette chambre d’hôpital.
Un an après environ, Laurence porte toujours ma croix.
Et elle prie. Un peu. Presque tous les jours.
De retour à l’église, je croise le prêtre et le remercie d’être allé voir Laurence.
À ce moment-là, dans ce simple échange entre nous, il y avait quelque chose de rare et d’indéfinissable. Pas un grand discours. Juste un sacrée sourire, un regard, une joie communicante !
Lui était allé donner, il avait reçu, Laurence aussi. Et moi, juste une mise en relation, j’avais reçu aussi.
La grâce ne circule pas dans un sens. Ni même dans deux.
Elle circule dans trois. Comme la Trinité.

I